Il arpentait régulièrement les rangs des travailleurs lors des appels du matin, s’attardant délibérément sur certains individus. Son regard n’exprimait pas une émotion humaine ordinaire ; c’était un regard de possession absolue.
Un soir, notre vulnérabilité devint flagrante. Deux gardes apparurent à l’entrée de notre baraquement en bois et appelèrent Séverine. Elle se leva de sa couchette avec une incroyable lenteur, les membres tremblants, et nous lança un dernier regard, interminable, avant de franchir le seuil. Je n’oublierai jamais son regard : un adieu silencieux, un appel profond à la force, et une expression de terreur absolue. Elle regagna ses quartiers à l’aube, muette comme une carpe. Elle refusa de parler de cette rencontre ; elle se contenta de s’allonger sur les planches de bois nues et de tourner le dos à la pièce. Quand Aurore tenta de la réconforter, Séverine se recula instinctivement, comme si elle s’attendait à un coup. Assise sur le sol froid et argileux, je sentais une part essentielle de ma jeunesse s’effondrer.