Le Boston Globe rapporta qu’Elellanar Davies, la mère de la fillette, s’était effondrée pendant l’office et avait dû être évacuée de l’église. Helen entreprit des recherches sur le sort des parents après la mort de leur fille. Les documents étaient bouleversants. Eleanor Davies ne s’en remit jamais. Elle fut internée à l’asile de Mlan en août 1895, où on lui diagnostiqua une mélancolie aiguë et une dépression nerveuse.
Elle y passa les douze dernières années de sa vie, la plupart du temps apathique, fixant une photographie qu’elle conservait dans sa chambre. D’après les archives de l’asile, il s’agissait d’un portrait de ses deux filles en robes blanches, se tenant la main. C’était la photographie qu’Helen examinait à présent. Robert Davies vendit la maison de Beacon Street en septembre 1895.
Il s’installa à New York et tenta de reconstruire sa vie. Il se remaria en 1899, mais ce mariage fut de courte durée. Sa seconde épouse le quitta, prétextant son obsession pour les morts. Robert mourut en 1904, à l’âge de 49 ans, d’une insuffisance cardiaque. Sa nécrologie ne mentionna que brièvement sa première famille, précédée dans la mort par ses filles, Lily et Rose, et sa première épouse, Ellaner.
Mais le parcours de la photographie ne s’arrêta pas là. Helen en retraça la provenance au fil des décennies. Après la mort d’Elellanar en 1907, ses quelques biens furent envoyés à sa sœur Margaret Hartwell, qui avait été brouillée avec Eleanor de son vivant. Margaret jeta un coup d’œil à la photographie et comprit immédiatement ce qu’elle représentait.
Elle écrivait dans son journal. Ellaner a gardé cette photo dans sa chambre à l’asile pendant douze ans. Elle la contemplait des heures durant, murmurant à ses filles. Je comprends maintenant pourquoi. Lily est vivante sur cette image, mais Rose n’est plus là. Eleanor regardait l’instant suspendu entre le moment où il lui restait encore une fille et celui où elle essayait de faire comme si elle les avait toutes les deux.
C’est le réconfort le plus cruel. Je ne peux pas le garder. C’est trop douloureux, mais je ne peux pas non plus le détruire. C’est tout ce qui reste de ces pauvres enfants. Margaret a conservé la photographie dans une malle où elle est restée pendant 50 ans, jusqu’à sa mort en 1957. Sa fille Catherine en a hérité et l’a gardée cachée, sans jamais la montrer à personne.
Catherine est décédée en 1998 et la photographie a été léguée à son fils, James Hartwell, âgé de 73 ans. C’est James qui l’a finalement envoyée à la société historique en 2021. Helen a réussi à le retrouver grâce aux archives généalogiques et l’a appelé. « J’ai 94 ans », lui a-t-il dit d’une voix faible mais claire.
Ma mère m’a parlé de cette photo quand j’étais petite. Elle disait qu’elle était maudite, non par magie, mais par amour. Elle disait qu’elle montrait à quoi ressemble l’amour quand il refuse de lâcher prise. Même quand le lâcher-prise est le seul espoir qui reste. Je porte cette photo depuis 23 ans, depuis la mort de ma mère. Je suis en train de mourir. D’un cancer.
Je ne veux pas que mes enfants héritent de ce fardeau. Laissons l’histoire s’en charger. Laissons quelqu’un d’autre se souvenir de ces filles. Il est décédé deux semaines après avoir envoyé la photo. Sa nécrologie ne mentionnait ni les sœurs Davy ni la photo. La docteure Helen Foster a présenté ses conclusions au conseil d’administration de la Société historique de Boston en avril 2021. Les réactions ont été partagées.
Certains membres estimaient que la photographie devait être exposée comme un important document historique illustrant la conception victorienne de la mort et de l’enfance. D’autres la jugeaient trop troublante, trop intime, trop douloureuse pour être partagée publiquement. Helen préconisait une solution intermédiaire : la préserver, la documenter, mais en restreindre l’accès. La mettre à la disposition des chercheurs, mais pas comme une simple exposition.